Pourquoi le Web3 ne décolle pas ?
Avec la sortie de ChatGPT en novembre 2022, l'IA a dominé l'actualité TI au détriment du Web3. On voit assez facilement le potentiel de l'IA mais celui de la Blockchain et du Web3 est moins évident. Dans cet article, je tente alors d'apporter mon regard sur cette question :
15 ans après la naissance de Bitcoin, la première blockchain publique qui a ouvert la voie au Web3, pourquoi les technologies décentralisées et P2P n'ont-elles pas encore trouvé leur place dans notre quotidien ?
TLDR :
- Le Web3 n'a pas (encore) tenu ses promesses, malgré son potentiel disruptif pour de nombreuses industries.
- Ce décalage entre promesses et réalité s'explique principalement par 4 facteurs :
- les technologies qui forment le Web3 sont encore très jeunes et de nombreuses briques technologiques restent à construire (un peu comme aux début du Web dans années 90) ;
- l'expérience utilisateur est complexe et manque de fluidité, même pour les utilisateurs aguerris ;
- le cadre réglementaire actuel est inadapté aux usages que le Web3 permettrait ;
- le Web3 apporte un nouveau paradigme dans la conception des applications, la gestion des données et des actifs numériques (votre profil, vos données utilisateurs, votre argent, votre personnage de jeu vidéo, etc.). Cela amène les entreprises et les marques à repenser leurs modèles d'affaires.
- En dépit de ce décalage et d'une "perte de vitesse" en 2023, le Web3 continue d'innover rapidement pour adresser ses principaux enjeux (UX et performance). Plusieurs applications concrètes reposent d'ailleurs déjà sur la Blockchain.
- Le Web3 ne remplacera pas le Web d'aujourd'hui. Il évolue en parallèle du Web existant, en fournissant de nouveaux outils pour créer des applications d'un nouveau genre, plus transparentes, efficientes et inclusives.
Le Web3 n'a pas (encore) tenu ses promesses
J'ai beaucoup d'espoirs dans ce secteur mais je l'admets : si le Web3 est passionnant pour certains, il déçoit autant qu'il passionne.
Avant de comprendre ce qu'on lui reproche, revenons rapidement sur ses promesses.
Un nouveau Web, décentralisé, qui promet de redonner le pouvoir aux utilisateurs
On peut définir le Web3 comme un Internet de la valeur, construit sur un réseau de blockchains. Cette notion de "version" du web provient de la distinction souvent faite pour parler de son évolution :
- le Web1 (~ 1990 - 2000) a permis de "lire" la donnée qui transite sur Internet ;
- le Web2 (à partir des années 2000) a ajouté la possibilité d'"écrire", c'est-à-dire de contribuer à la production de données et d'informations qui transitent sur Internet. C'est l'avènement des réseaux sociaux. En d'autres mots, le Web2 a apporté la couche "social" à ce réseau mondial.
- le Web3 apporte une nouvelle couche : la valeur. Plus précisément, il redéfinit la façon de générer et de posséder de la donnée (ou des actifs numériques), et permet de transférer de la valeur entre les utilisateurs de façon sécurisée et en limitant les intermédiaires de confiance.
2 dimensions me semblent essentielles pour bien le définir :
- une dimension philosophie (ou ethos) : le Web3 promet de créer un Web plus décentralisé et équitable et de redonner à l'utilisateur final et aux créateurs (artistes, créateurs de contenus, etc.) la pleine possession de leurs données et actifs numériques.
- une dimension technique : le Web3 englobe l'ensemble des technologies qui permettent cette décentralisation. Les technologies de blockchains en font partie.
Grâce à ces technologies décentralisées, n'importe quel actif (virtuel ou physique dématérialisé) peut être créé, transféré et possédé de façon sécurisée sur Internet.
Ce nouveau Web, en promettant de redonner le pouvoir et la pleine propriété à l'utilisateur sur ses données, ambitionne de révolutionner tous les secteurs d'activité. Les exemples ne manquent pas :
- Ouvrir la banque et la finance à toute la population non bancarisée (1.4 millards de personnes dans le monde, dont ~6 millions de foyers aux États-Unis, soit 4.5% de la population) ;
- Créer des jeux-vidéos modulaires, interopérables et ouverts où les assets du jeu (votre personnage, vos items achetés très cher, vos statistiques, etc.) sont détenus par le joueur lui-même et peuvent être utilisés dans tout autre univers de jeu-vidéo ;
- Rendre les chaînes d'approvisionnement plus transparentes et mieux sécurisées ;
- Rendre la finance plus inclusive, transparente et efficiente ;
- Sécuriser le vote électronique ;
- Fluidifier et dématérialiser le marché immobilier : vendre sa maison en NFT, dématérialiser l'acte de propriété sur la Blockchain, etc.
Pourtant, 14 ans après la naissance de Bitcoin, ces usages sont loin d'être intégrés à notre quotidien.
Beaucoup de promesses non tenues et de déceptions
Pour beaucoup, ces exemples sont de la science-fiction. Plusieurs exemples illustrent ce décalage entre espoirs et réalité.
La spéculation est rampante. En 2013 et 2017, on a assisté à une première explosion du nombre de crypto-monnaies ou de tokens. Nombre d'entre eux n'ont aucune valeur et ne répondent à aucun besoin réel. Les NFT ont eux aussi attiré des spéculations en tout genre, renforcées par des projets sans autre modèle d'affaires que la spéculation.
Les incidents de sécurité font aussi souvent l'actualité.
Alors que la technologie Blockchain est souvent présentée comme infaillible, le Web3 apporte aussi de nouveaux risques, qui suscitent la méfiance.
Si les principales blockchains (Bitcoin, Ethereum) sont jugées extrêmement robustes, les applications construites par-dessus (les dApps et leurs smart contracts) sont beaucoup plus sujettes aux failles. Ces dernières années, jusqu'à très récemment, le Web3 a alors souvent été associé à toute sorte de fraudes et d'incidents de sécurité :
- des attaques par phishing, qui redirigent l'utilisateur vers des applications frauduleuses (y compris des smart contracts malveillants) ;
- des failles de sécurité dans les smart contracts d'applications légitimes (pouvant conduire un attaquant à voler tous les fonds d'un portefeuille) ;
- des vols de seedphrase ou de sa clé privée, donnant accès à tous les fonds du portefeuille (une seedphrase est une suite de mots servant de "clé" pour accéder à l'ensemble des fonds de votre portefeuille sur une blockchain) ;
- des attaques de bridges, ces solutions basées sur des smart contracts permettant de "transférer" des fonds d'une blockchain à une autre ;
- des fraudes financières, comme le scandale FTX (qui est, à mon sens, plus imputable aux limites de la finance traditionnelle qu'au Web3).
Bien que ces menaces recourent fréquemment à l'ingénierie sociale, elles révèlent également l'incapacité actuelle du secteur à établir des mesures de protection efficaces pour l'utilisateur moyen.
La décentralisation, un des piliers du Web3, est aussi discutable.
À mon sens, elle est et restera imparfaite (tout comme la démocratie sera toujours imparfaite, même s'il faut sans cesse chercher à l'améliorer).
Mais les enjeux sont bien réels. Sur la blockchain Ethereum par exemple, un seul acteur (Lido) concentre près d'un tiers de la quantité de jetons stakés. Autrement dit, en cas de défaillance de ce dernier, c'est toute la sécurité du réseau Ethereum qui pourrait en pâtir.
Sur le plan social, la concentration de pouvoir entre quelques personnes d'influence est encore une réalité, y compris pour Ethereum (qu'il s'agisse d'individus comme Vitalik Buterin , co-fondateur d'Ethereum, ou d'organisations comme Consensys ou la Fondation Ethereum).
Une technologie encore à la recherche de maturité, freinée par un cadre réglementaire incertain
Pour atteindre une adoption significative, ce nouvel écosystème doit relever plusieurs défis.
Le Web3 : un nouveau jeu Lego dont il manque encore des briques
Un bref rappel s'impose.
Pour apporter les nouveaux cas d'usage dont je parlais plus tôt, une nouvelle forme d'applications apparaît avec le Web3 : les dApp - Decentralized Applications. Ces applications d'un nouveau genre sont bâties sur des technologies décentralisées.
Typiquement, leur architecture ressemble à ça, vu de très haut :

Toute la logique business étant programmée dans des smart contracts, les dApp peuvent tirer partie des propriétés de la blockchain :
- transparence du code informatique sous-jacent
- transparence des transactions
- immuabilité et traçabilité des transactions
- décentralisation du processus de mise à jour et des décisions, etc.
- etc.
Mais la conception même de ces applications est très différente des applications traditionnelles, notamment dans la façon de :
- gérer le cycle de vie de la donnée : les données inscrites sur la Blockchain ne peuvent être supprimées (la donnée sera toujours disponible, même dans une version antérieure).
- stocker la donnée et le contenu : la Blockchain n'est pas performante pour stocker de gros volumes de données non structurées, c'est pourquoi les dApps utilisent aussi d'autres technologies de stockage (décentralisées ou non), comme IPFS.
- authentifier ses utilisateurs : les utilisateurs de dApps s'authentifient au moyen de leur adresse publique, qui représente leur identité sur la Blockchain.
- gérer ses utilisateurs : oubliez les annuaires de type LDAP, la Blockchain devient le fournisseur d'identité par défaut pour les dApps.
- lire la donnée : les dApps ont besoin d'outils supplémentaires (comme The Graph) pour requêter facilement et rapidement les données sur la Blockchain, sans quoi il serait nécessaire de re-parcourir tout l'historique depuis son origine. En indexant les données stockées sur la Blockchain, The Graph permet d'effectuer des requêtes de manière efficace et structurée.
- composer les applications : les smart contracts des dApps (leur code source) peuvent s'interfacer nativement avec d'autres smart contracts et dApps du réseau, voire les "upgrader" en leur ajoutant de nouvelles fonctions.
En bref, construire une application Web3, ou dApp, nécessite parfois de revoir les fonctions et les processus les plus basiques.
A ces problématiques, s'ajoute aussi un autre défi majeur pour le développement du secteur : la scalabilité. C'est la capacité d'un système (comme une blockchain), à gérer efficacement une augmentation de charge de travail (croissance de l'activité sur la blockchain) sans compromettre ses performances ou sa fonctionnalité.
Pour donner un ordre de grandeur en "transactions par mesure" (une des unités de mesure de la scalabilité): Visa est capable de gérer jusqu'à 1700 transactions par seconde (TPS), Ethereum est actuellement autour de 15 TPS. D'autres blockchains, comme Solana, parviennent toutefois à atteindre une bande passante beaucoup plus importante avec des choix de conception - et donc des compromis - différents (voir le trilemme de la Blockchain pour comprendre pourquoi il est très difficile de maximiser la scalabilité tout en maintenant un niveau de décentralisation et de sécurité élevé).
En d'autres termes, les blockchains sont trop chères et trop lentes.
Afin d'adresser cet enjeu de performance, de nouvelles solutions sont développées
(scaling solutions) pour optimiser les frais et la vitesse de transaction en déportant une partie de l'exécution des transactions en dehors de la chaîne principale.
Mais toutes ces nouvelles briques techniques sont encore très jeunes et requièrent de nouvelles compétences. Les développeurs d'applications sont un peu comme des joueurs de Lego souhaitant construire une nouvelle structure, mais en manquant de plusieurs briques essentielles. Il faut alors parfois les réinventer et trouver des solutions astucieuses en prenant un angle différent.
Finalement, les dApps sont surtout une nouvelle forme d'architecture pour les applications Web. Ces nouveaux patterns d'architecture nécessitent de nouvelles briques technologiques , qui demandent du temps à être développées mais sont indispensables pour construire des applications Web3 performantes.
L'Expérience Utilisateur (UX) est encore trop complexe et manque de fluidité
L'expérience utilisateur onchain est encore laborieuse et complexe pour beaucoup. Même les plus aguerris reconnaissent son manque de fluidité.
L'onboarding n'est pas intuitif. Avant de pouvoir interagir avec une dApp, un nouvel utilisateur doit d'abord acheter des cryptomonnaies sur une plateforme comme Coinbase, puis créer un wallet (tel que Metamask mais il aura bien d'autres choix) pour obtenir une adresse publique unique, sauvegarder sa seedphrase, puis enfin transférer ces jetons natifs onchain. Chaque étape présente autant de risque de perdre l'utilisateur en cours de route.
Les transactions blockchain sont lentes et coûteuses. Une fois prêt pour interagir avec une dApp, l'utilisateur doit faire face à des frais de transaction élevés et une vitesse d'exécution très lente. Par exemple, sur Ethereum, une transaction standard coûte environ 3$ et peut s'élever à plus de 100$ pour des transactions complexes en période de congestion. Ces frais élevés s'expliquent par le processus de validation et d'inscription de chaque transaction par les nœuds du réseau, sans autorité centrale. Des solutions comme les "Layer 2" et "sidechains" sont en développement pour réduire ces frais, mais souvent au détriment de la décentralisation ou de la sécurité (à l'heure actuelle, en tout cas). Par ailleurs, l'utilisation de ces nouvelles solutions complexifie davantage l'expérience utilisateur.
Enfin, dans le Web3, une grande liberté s'accompagne d'une responsabilité accrue en matière de sécurité. Contrairement aux banques, la perte de la seedphrase d'un wallet signifie la perte totale des fonds. Pour mitiger ce risque, les utilisateurs doivent alors mettre en place des pratiques nouvelles pour sécuriser leurs fonds, parfois peu pratiques au quotidien (complexifiant ainsi, encore, l'expérience utilisateur).
Un changement de paradigme et de modèle d'affaires pour les entreprises
Bien que je ne pense pas que les entreprises adoptent intégralement les principes du Web3, une adoption partielle permettrait quand même de bénéficier de ses avantages.
À mon sens, le Web3 présente des opportunités d'affaires importantes pour les entreprises et les marques. Développer une application décentralisée signifie s'intégrer nativement à un écosystème riche d'applications et de protocoles, grâce à des plateformes communes (telles qu'Ethereum, Polygon, Avalanche, ou des Layers 2 comme Arbitrum ou zkSync). Ces plateformes fournissent un accès ouvert et public, facilitant l'interopérabilité entre diverses applications.
Le Web3 ne se limite pas à un changement technologique (comme je l'expliquais plus tôt) ; il transforme également la manière dont la valeur est créée et partagée.
Prenons l'exemple d'Uniswap, un protocole d'échange décentralisé. Dans ce modèle, les développeurs ne tirent aucun profit direct des opérations de l'application. Au lieu de cela, les frais générés par chaque échange de jetons (généralement 0.3%) sont redistribués aux fournisseurs de liquidité du protocole. Cela signifie que tout individu peut théoriquement contribuer à soutenir le marché en apportant ses jetons et être rétribué pour cela.
En conclusion, les entreprises traditionnelles qui s'aventurent dans le développement de dApps ou d'applications Web3 doivent repenser leur façon de générer de la valeur, ce qui pourrait conduire à l'émergence de nouveaux modèles économiques.
Un cadre réglementaire incomplet qui crée de l'incertitude
La "loi du code", principe dans le Web3 selon lequel les règles des smart contracts dictent les interactions, est insuffisante. À mon sens, les smart contracts devraient pouvoir s'insérer dans le cadre légal général.
Pourtant, la Blockchain publique, avec sa nature décentralisée, représente un défi réglementaire. Les cadres actuels ne sont pas adaptés pour gérer l'absence d'autorité centrale, perçue (parfois injustement) comme un risque pour la sécurité financière et une porte ouverte à la criminalité (fraude, blanchiment, terrorisme). Un cadre réglementaire précis est crucial pour plusieurs raisons :
- Maîtrise des risques par les entreprises : avant d'investir, les entreprises ont besoin d'une réglementation claire pour une meilleure gestion des risques et une vision stable de l'avenir.
- Le statut légal des DAO (Decentralized Autonomous Organizations) manque aussi de clarté. En cas de litige, déterminer la responsabilité devient complexe, car les membres sont souvent anonymes et fluctuants. Faut-il les traiter comme des actionnaires ou des responsables directs ?
- En termes de sécurité et de lutte contre la criminalité, la mise en place de normes de sécurité pour le développement de smart contracts renforcerait la protection des consommateurs et valoriserait les projets sérieux, porteurs de valeur.
Toutefois, en dépit d'une réglementation imparfaite, des avancées existent, comme le règlement MiCA en Europe. Aux États-Unis, la nature même de certains actifs numériques fait débat, ce qui empêche d'appliquer un cadre réglementaire clair, tant pour les acteurs financiers que pour les développeurs et utilisateurs d'applications.
Pourtant le Web3 est riche en innovation et évolue (très) vite
Des applications concrètes existent déjà
De nombreuses applications concrètes du Web3 existent déjà, démontrant son potentiel dans divers domaines.
Par exemple, en matière de stockage de données, des entreprises comme Filecoin, Arweave, et Storj se distinguent dans le stockage décentralisé, offrant des avantages tels que l'utilisation d'espace inutilisé, des coûts réduits, et une résilience accrue.
En 2016, IBM a lancé "IBM Food Trust", une solution bâtie sur une blockchain de consortium qui permet de suivre toutes les étapes d'un produit alimentaire, de sa production à sa distribution.
Elle est utilisée par des entreprises comme Walmart et Nestlé pour améliorer la traçabilité de leurs produits alimentaires.
En France, le projet de Blockchain Notariale, initié en 2020, utilise une blockchain privée pour sécuriser le transfert de fichiers volumineux.
Du côté technique, les développeurs bénéficient aussi d'un écosystème d'outils de plus en plus riche. Alchemy et Infura (Consensys), deux leaders du secteur, fournissent par exemple des infrastructures, des API et des SDKs pour la création d'applications. StreamingFast, que j'ai eu la chance de rencontrer lors d'un événement organisé par Web3MTL et hébergé par Google, optimise l'analyse de données blockchain.
Chainlink, un autre acteur majeur, crée des ponts entre la blockchain et le monde réel grâce à son réseau d'"oracles décentralisés", permettant aux contrats intelligents de se connecter à des données externes (extérieures à la Blockchain).
Une innovation en pleine effervescence
Malgré une perte d'intérêt après l'éclatement de la bulle des NFTs, le secteur a été très actif en 2023 sur le plan de l'innovation.
Les solutions de scalabilité ont beaucoup progressé.
De nouvelles solutions de Layer 2 (de seconde couche) ont ainsi fait leur apparition.
Le principal objectif de ces solutions est d'augmenter le débit des transactions sans sacrifier la décentralisation ni la sécurité.
Même si cette vision cible n'est pas encore atteinte, plusieurs solutions techniques sont déjà en production et hébergent des applications décentralisées : Arbitrum, Optimism, zkSync et Starknet font partie partie des principales solutions, avec des approches différentes. Et les améliorations ne s'arrêteront pas là puisque de nouvelles mises à jour sont déjà prévues en 2024 pour faciliter davantage l'intégration de ces solutions de scalabilité avec l'écosystème Ethereum (voir l'EIP-4844, surnommée "Proto-Danksharding").
In fine, ces nouvelles briques technologiques apportent de meilleures performances (transactions moins chères et plus rapides), qui permettent d'adresser de nouveaux cas d'usage et attirer de nouveaux utilisateurs.
Côté utilisateur, de nouvelles fonctionnalités sur Ethereum permettent de fluidifier et sécuriser son expérience. Avec l'EIP 4337 surnommée "Account Abstraction", il est maintenant possible de créer des portefeuilles (wallet) ou des dApps capables de :
- créer des limites de dépenses ;
- récupérer l'accès à son portefeuille, même en cas de perte de sa seedphrase (social recovery) ;
- créer des scénarios complexes comme "Demander la validation de 2 autres tiers de confiance pour exécuter les transactions de plus de 200$" ;
- payer les frais de transactions avec des jetons comme l'USDC (éliminant la nécessité d'avoir des ETH dans son portefeuille) ;
- mettre en place des transactions récurrentes (pensez "paiement d'abonnement")
toujours sans intermédiaire de confiance.
Même si peu de portefeuilles ont encore implémenté ces nouvelles capacités, il ne fait aucun doute qu'elles vont jouer un rôle positif dans l'adoption par les nouveaux utilisateurs.
Safe, un fournisseur de Smart Wallet, ou encore Alchemy, proposent d'ailleurs leur SDK pour intégrer ces fonctionnalités.
Enfin, de plus en plus d'outils facilitent aussi la création de DAO (Decentralized Autonomous Organizations), y compris pour les non-développeurs. Aragon, une des principales plateformes pour la création et la gestion de DAOs, permet ainsi en quelques clics de créer sa propre DAO, avec son propre token de gouvernance et de soumettre des propositions à sa communauté avec un déclenchement automatique (une fois la proposition approuvée par les membres). À mon sens, les DAOs deviennent des outils de gouvernance très pratiques, notamment pour les organisations distribuées, les associations, la gestion de certains fonds publics, la mise en commun de ressources privées, etc.
En résumé, pour véritablement décoller dans nos usages, le Web3 devra abstraire la complexité de ces nouvelles technologies. Cela passera notamment par la création de nouvelles briques d'infrastructures pour simplifier le travail des développeurs, qui pourront à leur tour implémenter des fonctionnalités plus fluides, efficaces et sécurisées pour l'utilisateur.
Un cadre réglementaire clair facilitera aussi l'intégration de ces nouveaux outils.
Et demain ?
À mon sens, l'avenir du Web ne réside pas dans la décentralisation totale. Les acteurs du Web3, qu'ils soient natifs ou issus du secteur traditionnel, devront naviguer et accepter les limites inhérentes aux technologies décentralisées.
Vitalik Buterin, cofondateur d'Ethereum, soulignait en 2015 que la décentralisation n'est pas toujours la meilleure solution, et qu'un certain niveau de contrôle centralisé peut s'avérer nécessaire dans certains cas. Cette perspective suggère que la décentralisation n'est pas binaire ; elle se mesure sur un spectre.
Je ne vois donc pas le Web3 comme un remplacement du modèle actuel, mais plutôt comme une évolution du Web existant (tout comme le Web2 n'a pas remplacé le HTML, il l'a "transformé" en lui apportant de nouvelles capacités). Tel que je le vois, les technologies Web3 et celles du Web d'aujourd'hui seront profondément intriquées pour offrir des applications avec un plus grand potentiel.
Les prochaines années promettent d'être vraiment passionnantes !
En 5 ans, l'écosystème a subi des changements énormes (tant sur le plan technique que sur la réglementation et les usages). Pour les 5 prochaines années, je fais le pari qu'une majorité d'entre nous aura utilisé de près ou de loin une technologie blockchain, probablement sans même le savoir. Et vous ?